Le pluralisme et la pandémie

En Europe, pendant la pandémie, les solutions viennent des nouveaux arrivants entrepreneurs

Date de parution: juin 2020

Une entrevue avec Alice Barbe

Alice Barbe est cofondatrice et PDG de SINGA, un mouvement citoyen qui a débuté en France et qui s’étend maintenant dans toute l’Europe. Fondée en 2012, SINGA favorise la collaboration entre les réfugiés et leurs villes d’accueil en se concentrant sur les plans et les objectifs personnels, professionnels, culturels et entrepreneuriaux des réfugiés. SINGA est maintenant active dans 22 villes européennes et a travaillé avec plus de 5 000 réfugiés et 20 000 locaux. SINGA a reçu une mention d’honneur du Prix mondial du pluralisme 2019.

Alice a été interviewée par Daniel Cervan-Gil, gestionnaire des programmes pour le Centre mondial du pluralisme, le 1er juin 2020.

Alice aborde comment la pandémie a affecté le travail de son organisation visant à bâtir une Europe plus inclusive qui soutient et respecte les nouveaux arrivants. Elle partage des exemples de la créativité et de la résilience qu’elle a observées chez les immigrants et les réfugiés de son réseau.

Le texte suivant est une transcription de l’entrevue, laquelle a été révisée dans un souci de concision et de clarté.

Illustration by Brandon Serbec

Daniel : Quel est le plus grand défi de l’inclusion en Europe à l’ère de la COVID-19?

Alice : Selon moi, la grande question à se poser est comment s’unir face à ce que je considère comme les trois grands tsunamis du 21e siècle : cette pandémie, le réchauffement climatique et d’importantes fuites de données, comme le scandale « Cambridge Analytica ». Ces trois géantes vagues de danger menacent la démocratie et ne connaissent pas de frontières. En temps de pandémie, peu importe que vous soyez, disons, Syrien, Français ou Allemand, vous êtes tous une cible pour le virus. Nous pouvons fermer les frontières, mais cela ne changera rien. Il en est de même pour le réchauffement climatique et pour les mégadonnées. À mon avis, ce n’est pas vraiment une question de frontières ou de pays. Il s’agit plutôt de s’unir pour trouver des solutions à ces défis mondiaux.

Il n’y a pas eu de débat public sur l’immigration pendant la pandémie. Toutefois, nous avons clairement pensé aux frontières. Les dirigeants ont mené une guerre politique pour savoir quel pays répondait le mieux à la pandémie. L’ancien monde est revenu et c’était inquiétant. Tout le progrès qui avait été réalisé quant à l’inclusion avait simplement disparu. La mentalité était : nous sommes en guerre; nous devons combattre la pandémie. Toutes les solutions qui auraient pu venir de la base ont simplement été ignorées.

Pensez au droit de travailler pour les réfugiés qui pratiquaient la médecine dans leur pays d’origine. Ces personnes auraient pu contribuer. Dans certains pays, ils avaient le droit de travailler comme médecins, mais lorsque nous avons abordé la question en France, la réponse a simplement été : « Ce n’est pas le moment de penser à cela ». Il n’y a eu aucun leadership politique sur cette question.

En même temps, les immigrants ont été en première ligne de cette pandémie. Ils risquent leur vie et ne sont pas reconnus. Dans les médias, le discours est que ces nouveaux arrivants sont des victimes − et nous pouvons faire un parallèle avec la question de genre, car nous avons vu une forte augmentation de la violence domestique − mais personne ne disait que les femmes et les immigrants, et plus particulièrement les femmes immigrantes, étaient sur la ligne de front. Ce sont les conducteurs, les infirmières, ceux qui nettoient les rues. Les personnes que nous qualifions de « vulnérables » risquent leur vie chaque jour pour contribuer, et elles sont invisibles.

 

Daniel : À quoi ressemble l’avenir de l’inclusion, après la pandémie?

Alice : Nous devons trouver le meilleur moyen de nous unir. À nouveau, que vous soyez Français ou Somalien n’a pas d’importance lorsqu’il s’agit de faire face à des défis mondiaux comme la pandémie ou le réchauffement climatique. L’inclusion doit œuvrer à travailler sur des solutions contre les grandes menaces auxquelles nous faisons tous face et à s’unir pour réduire les inégalités.

Le problème est qu’il n’y a aucune façon de se rassembler et de travailler ensemble à une époque de confinement et de distanciation sociale. Mais les données démontrent que plus un(e) immigrant(e) connaît de personnes locales, plus il ou elle est intégré(e), car lorsque vous avez un capital social, vous avez un meilleur accès au logement, à l’emploi, à l’amour. Chez SINGA, nous tenions environ dix événements par jour lorsque le confinement s’est imposé, et ce chiffre a été réduit à zéro en quelques jours seulement. Cela a réellement compliqué notre travail. Comment aider les gens à travailler ensemble et à avoir des interactions significatives s’ils ne peuvent même pas se rencontrer?

 

Daniel : Pouvez-vous m’en dire plus à propos des difficultés de SINGA pendant la pandémie et sur la manière dont vous vous adaptez?

Alice : Nous traversons actuellement une crise financière, donc nous perdons des ressources que nous ne nous attendions pas à perdre. En même temps, nous devons nous adapter et nous demander ce que nous allons faire en cette période de distanciation sociale. Nous avons essayé de créer des interactions en ligne, par exemple en organisant des déjeuners ou des classes de yoga sur Zoom, mais c’est compliqué. De nombreux nouveaux arrivants ne sont pas venus aux réunions Zoom pour plusieurs raisons : l’accès Internet, des difficultés linguistiques, la honte d’être vus dans un petit appartement. Ou les gens en avaient simplement assez d’être devant un écran toute la journée. Nous avons donc dû trouver de nouvelles façons de mobiliser les gens.

Très rapidement, nous avons lancé Allomondo.org, une plateforme de jumelage entre les locaux et les nouveaux arrivants afin qu’ils puissent interagir et se mettre au défi. Nous leur demandons que sont leurs rêves et leurs préoccupations et ce qu’ils aimeraient changer dans le monde, puis nous les jumelons. Il y a maintenant 500 personnes qui sont jumelées et qui ont des conversations individuelles par téléphone ou sur Zoom. En cette période d’urgence, les gens cherchaient des solutions concrètes et mesurables. Ils voulaient être utiles et se faire aider. Nous avons découvert que les gens étaient très enthousiastes envers ce que nous avons appelé « Changer le monde de chez soi ». Les personnes se sont mobilisées autour d’événements et d’activités spécifiques, comme la réécriture de la Convention de Genève, repensant l’intégration, repensant tout. Plusieurs réfugiés ont communiqué avec nous pour nous dire : « J’ai fui la guerre, je peux survivre au confinement. Je sais ce que c’est que de vivre sans amis et sans famille et j’ai des solutions pour traverser cette période difficile ».

Par exemple, mon ami Carlos est un entrepreneur de Medellín, en Colombie. Il a démarré une entreprise de récolte de café et de miel à Paris. À Medellín, il y a de nombreuses frontières invisibles en raison des cartels de la drogue et des guerres entre les narcotrafiquants et les gangs. Carlos a dit : « J’ai grandi dans une ville où mi barrio changeait d’une journée à l’autre et où les boutiques devaient s’adapter. On pouvait perdre tous nos clients en une seule journée parce qu’un gang l’avait emporté sur un autre et qu’on ne pouvait plus traverser les frontières sans se faire tuer ou kidnapper. C’est mon histoire de résilience. Elle m’a appris à m’adapter avec mes entreprises, les aliments que je produis et les gens que j’embauche. Je n’ai pas peur. J’ai connu pire et je pense que tout ira bien. »

 

Daniel : Cette histoire est puissante. Avez-vous d’autres choses à dire sur la façon dont les nouveaux arrivants contribuent à remodeler les sociétés européennes et à leur offrir une perspective significative?

Alice : J’ai des centaines d’histoires sur la résilience et la créativité. Un autre exemple est celui de Firas, un entrepreneur syrien qui habite maintenant en Allemagne. En voyageant de Damas à Berlin, il a constaté que son téléphone n’était pas fiable. La batterie se vidait constamment et l’appareil ne pouvait résister à de hautes températures. Lorsqu’il est arrivé à Berlin, il s’est dit : « Je dois inventer un nouveau téléphone qui ne meurt jamais ». Il a utilisé une technologie carbone pour lancer un téléphone qui est sur le marché depuis février. Il s’appelle Carbon Mobile.

Les gens en déplacement se butent à des problèmes et doivent eux-mêmes trouver des solutions. Je pense que c’est ainsi que les nouveaux arrivants refaçonnent nos sociétés − non seulement en les rendant plus équitables, mais également en repensant le marketing, les économies locales et notre façon de manger, de penser et d’évoluer. Nous n’avons qu’à concevoir les outils et créer les espaces nécessaires pour que les nouveaux arrivants enrichissent notre société. Si nous continuons de les traiter comme des victimes, nous perdrons une grande partie de ce talent.

 

Daniel : Chez SINGA, vous avez toujours tenu à donner un accès aux outils et à aider à créer des liens pour que les bonnes idées puissent voir le jour. Comment travaillez-vous maintenant pour permettre aux nouveaux arrivants de faire partie de la solution afin de se reconstruire après la pandémie?

Alice : Quand la pandémie a éclaté, nous nous sommes réunis pour nous demander ce que nous pouvions faire. Nous avons une communauté de 50 000 personnes extraordinaires. Nous savons comment soutenir l’entrepreneuriat. Nous sommes en relation avec des centaines d’entrepreneurs de plusieurs pays et ces personnes ont des solutions qui peuvent être utiles en temps de COVID.

Des centaines de nouveaux arrivants nous ont contactés pour partager leur histoire de résilience. Nous nous sommes engagés à inaugurer une Académie pour souligner ces personnes et leur résilience et pour mobiliser 5 000 personnes avant décembre afin de trouver 500 solutions aux défis mondiaux dans le cadre des Objectifs de développement durable de l’ONU. Ces personnes identifient les défis, trouvent leurs propres solutions et sont jumelées avec quelqu’un qui se trouve, disons à Londres ou à Montréal, et qui partage la même opinion. Il s’agit d’avoir une optique plus mondiale dans notre façon de travailler. De ces 5 000 solutions, nous aiderons à faire les prototypes de projets concrets, lesquels vont mûrir en ligne sur notre incubateur virtuel.

Je pense que c’est l’avenir. Plus nous faisons face à des problèmes comme des pandémies ou le réchauffement climatique, plus il y aura d’inégalités, plus nous aurons besoin d’amener les communautés à participer aux solutions. SINGA a toujours cherché à réunir les gens, mais je pense qu’aujourd’hui, elle cherche à leur donner le pouvoir et les outils pour agir et pour repenser chaque aspect de notre société. Il s’agit de transformer l’approche descendante habituelle et de permettre aux gens d’être plus créatifs et innovateurs dans la recherche de solutions. Nous devons changer l’approche « voici le problème, voici la solution, veuillez poser votre candidature ». Non, les solutions doivent venir d’eux pour que nous puissions cocréer notre avenir commun.

Alice Barbe